La justice de Schrödinger
Pour Jean-Luc Mélenchon, le parquet de Paris obéit, via le gouvernement, à Netanyahou. Le même parquet enquête sur une ingérence israélienne.
Le 20 octobre 2026, Jean-Luc Mélenchon a enchaîné deux déclarations.
Sur X, à propos des réquisitions contre Rima Hassan : « Au nom du gouvernement, le procureur requiert : dix mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité. La macronie sombre dans la honte de tous les abus de pouvoir et de la servilité devant les demandes de Netanyahu. »

Le soir même, en conférence : « Les risques de l’élection présidentielle, on peut les lui raconter à l’avance. C’est pas les groupuscules de l’ultra-gauche. C’est monsieur Netanyahou qui pèse sur les élections à Marseille, à Toulouse, à Roubaix et à Paris. »
Son raisonnement : le procureur agirait au nom d’un gouvernement lui-même servile devant Netanyahou. La justice française serait donc, indirectement, aux ordres du Premier ministre israélien. C’est une accusation d’une extrême gravité contre l’indépendance de la justice, et aucun élément ne vient l’étayer.
Problème : la tentative d’ingérence qu’il invoque a été mise au jour par ces mêmes institutions. C’est Viginum, un service de l’État, qui l’a documentée. Et c’est le parquet de Paris, celui qu’il accuse de servilité, qui s’en est saisi de lui-même, sans aucune plainte, pour « intelligence avec une puissance étrangère ». Quand Jean-Luc Mélenchon dénonce l’influence de Netanyahou, il cite le travail des services de cette « macronie » qu’il dit soumise à Israël.
Une extrapolation
Une opération en ligne a bien visé des candidats LFI aux municipales de mars 2026, à Marseille, Toulouse et Roubaix. Viginum l’a reliée à une entité privée israélienne, Blackcore, mais précise qu’« aucun élément » ne lui permet « d’établir l’identité et l’origine des commanditaires ». Ces opérations « n’ont bénéficié que d’une faible visibilité en ligne ».
À Paris, l’opération documentée, contre Pierre-Yves Bournazel, était prorusse.
D’une tentative d’ingérence restée marginale, menée par une société privée sans lien établi avec le gouvernement israélien, il conclut que Netanyahou « pèse sur les élections ». Le même jour, il affirme que la justice française lui obéit. Les deux n’ont aucun rapport. Les relier, c’est fabriquer une toute-puissance, et c’est le ressort même du complotisme antisémite.
Un réflexe ancien
Le mythe d’un pouvoir juif occulte qui tiendrait la finance, les médias et les gouvernements est né à l’extrême droite, notamment autour de la figure de Rothschild. Il a ensuite pris la forme du « lobby juif ». Chez LFI, il prend celle d’un CRIF auquel l’État obéirait :
- Jean-Luc Mélenchon, 18 juin 2026, expliquant l’interdiction du concert LFI par le président du CRIF : « Tous les ministres défilent pour aller bouffer […]. Alors, ils vont tous là-bas et ils sont aux ordres. »
- Thomas Portes, député LFI, 17 juin 2026 : « À qui obéit le Préfet ? Qui donne les ordres ? »
- Rima Hassan, mai 2024, à propos d’une prise de position du ministre des Affaires étrangères : « À la demande du crif. »


En 2019 déjà, Jean-Luc Mélenchon attribuait la défaite de Jeremy Corbyn à « la grossière accusation d’antisémitisme » portée « à travers le grand rabbin d’Angleterre et les divers réseaux d’influence du Likoud ». Aujourd’hui, c’est Netanyahou.
Pour la justice, rien n’étaye son accusation. Pour les élections, il extrapole à partir d’une opération marginale. Dans les deux cas, il reproduit un réflexe ancien chez lui : chercher derrière chaque revers une influence juive ou israélienne.
Critiquer le gouvernement israélien est légitime. Dénoncer une ingérence étrangère aussi, et les services français l’ont fait. Transformer l’une et l’autre en preuve que la France obéit à Netanyahou ne relève ni de la critique ni de la vigilance, mais d’un imaginaire antisémite qu’aucun responsable politique ne devrait alimenter.