
Anatomie d’une blague « pas antisémite »
Emmanuel Revah, humoriste – août 2025
Vous avez entendu la dernière blague de Guillaume Meurice, « [Netanyahou] Une sorte de Nazi, mais sans prépuce » ? Okay, c’était il y a presque 2 ans… mais comme on dit dans l’humour, le plus important, c’est le timing.
La Blague
J’ai trouvé la boutade assez nulle, mais aussi, j’ai naïvement cru qu’on se dirait que c’était maladroit et qu’on passerait à autre chose. J’imagine que lorsqu’on fait des chroniques tous les jours, ça doit être difficile d’éviter les glissades racistes, et puis, ce n’est pas non plus comme s’il avait fait « l’accent asiatique » façon Michel Leeb.
En réaction, il y a eu des remarques virulentes (dont des menaces – vraiment, arrêtez de faire ça les gens !), et puis d’autres qui ont défendu la blague avec la maladresse d’un antiracisme « pas raciste mais »™, qui a fini par une banalisation du terme « sans prépuce », à gauche !
À la base, je n’avais aucun doute sur l’intention de Meurice, évidement il n’est pas antisémite, il n’appelle pas à exterminer toustes les Juifves de la planète, c’est donc un allié. Mais aussi, je ne crois pas qu’il avait l’intention de mettre Netanyahou et les Juifves dans le même panier, ni même de banaliser ce qu’est le nazisme pour les Juifves.
Ensuite, une association a porté plainte contre Guillaume Meurice, mais celle-ci a été classée sans suite. En même temps, les antiracistes comprennent la difficulté d’aboutir une plainte pour des propos racistes, antisémites, homophobes ou xénophobes – si c’était simple, l’Assemblée Nationale serait en dissolution permanente.
Même sous le vernis de la satire, on peut véhiculer et normaliser des stéréotypes racistes, antisémites, misogynes, etc. Même en 2025, dans le monde de l’humour, je constate des propos inacceptables, toujours sous couvert de « c’est juste une blague ! », « je suis pas _______ », « j’ai un ami ______ » et autres « on ne peut plus rien dire ».
Bref, le kit de démarrage (ou « starter pack ») du réactionnaire.
Le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et bien d’autres oppressions sont souvent pavés de ‘bonnes blagues’. Essayons de comprendre la plaisanterie en question.
Nazifier un Juif, est-ce antisémite ?
Si la nazification d’une personne juive peut sembler… subversive et drôle – eh bien, en fait, non. Alors je sais, et je l’entends déjà depuis la section commentaire (désactivée) « Mais Manu, comment tu peux défendre Netanyahou ? », euh, non, à aucun moment je défends Netanyahou, et le fait que des gens puissent déduire ça est malaisant.
Tenir des propos racistes, antisémites, misogynes, homophobes, pour critiquer une personne, c’est toujours non, même si la personne est Eric Zemmour, Kémi Seba, Marine Le Pen, M’bala M’bala Dieudonné, Milo Yiannopoulos, etc. Donc, tenir un propos antisémite pour critiquer Netanyahou, c’est antisémite.
Mais j’entends déjà la question : « En quoi le fait de nazifier une personne juive, spécifiquement parce que la personne est juive, est antisémite ? ».
Normalement, la réponse est dans la question. Mais pour les deux du fond, mais aussi celleux dont la passion est de classer des trucs juifs dans des boites nazies.
Le nazisme, c’est la haine absolue des Juifves, son objectif, c’est de toustes les exterminer (moi y compris) – croyant·e·s ou non croyant·e·s (contrairement à ce qu’affirme Jean-Luc Mélenchon dans son discours révisionniste) – son objectif est l’extermination de « la race juive ».
Fun fact : le nazisme a tué tellement de Juifves que même maintenant, en 2025, nous sommes toujours moins nombreux qu’avant la Shoah et le yiddish, une langue vieille de 1 000 ans [1], parlée par onze millions de personnes en 1939, est une langue quasi-disparue.
Si comparer une personne juive à un nazi peut provoquer un effet de choc « subversif ça dénonce lol », en vrai, ce n’est pas le flex antiraciste que certains croient. D’ailleurs, cet anti-flex trouve racine dans la propagande stalino-soviétique antisémite[2].
Cette critique de Netanyahou moque ce qu’est le nazisme pour les Juifves – dont je rappelle, la plupart ne sont pas Benjamin Netanyahou. Quand Meurice compare Netanyahou à un nazi – pire oppresseur de toustes les Juifves – précisément parce que Netanyahou est juif, ça devrait faire sonner les alarmes de tout antiraciste qui serait, je sais pas moi, antiraciste.
Aparté sur la nazification des Juifves
Au-delà de la rigolade, il y a ce que la plaisanterie banalise. Ceci est un aparté.
J’ai pu lire en octobre 2023, et encore aujourd’hui, très souvent, et étonnamment, dans des espaces « de gauche », des propos tels que « Les victimes sont devenus les bourreaux ». Si vous n’y voyez pas la violence d’un tel propos, c’est que la gauche antiraciste a failli (ou alors vous êtes raciste d’extrême droite et vous êtes perdu sur les internets de gauche).
Déconstruisons : Qui sont « les victimes » ? (réponse : les Juifs). Autrement dit, ‘les Juifs sont devenus les bourreaux’. Et c’est dit très tranquillement, en se croyant du côté de la « résistance ».
Et pour les plus récalcitrants, voici un exemple plus récent qui se débarrasse du « flou » :

Au risque de dire un truc un peu controversé, mon gouvernement est le même que celui des autres Français.
Il faut un certain niveau d’indécence pour blâmer les victimes de la Shoah. Certain·e·s n’hésitent pas à traquer les survivantes pour les insulter. Si les commentaires de la capture ont été supprimés, d’autres sont apparus pour les remplacer, c’est sans relâche.

Vous vous souvenez quand on disait : « pas d’amalgame ! » ? Vous êtes où les camarades ? Vous avez foot ou bien ?
J’ai lu, et même entendu en personne, plusieurs fois : « Comment les Juifs peuvent faire ça alors qu’ils ont subi ça ! ».
On retrouve les mêmes propos sur Twitter, évidement, mais aussi dans des espaces plutôt de gauche, comme certaines instances Mastodon, dans l’espace commentaires de Mediapart (dont l’accès est payant) et même dans des groupes de militants NFP.
Avec en bruit de fond, une lassitude de la dette mémorielle envers les Juifves qui « nous saoulent avec leur Shoah », « on en parle trop » (choses que j’entendais déjà au lycée dans les 90’s). Certains concluront : « Le monde vous à sauvés, et finalement, pour quoi faire ? », comme pour dire « les Juifves n’ont pas appris leur leçon ».
Quand une personne juive commet une horreur, c’est toustes les Juifves qui sont responsables, y compris les celleux mortes dans les pires conditions.
« Mais c’est pas du tout antisémite, c’est juste une critique de Netanyahou »… Fatigue.

Fin d’aparté.
« Sans prépuce »
Et donc, « Netanayhou – une sorte de Nazi sans prépuce ».
Alors ça par contre, c’est hyper drôle, parce que justement, pour identifier les hommes juifs, les nazis vérifiaient leurs pénis, souvent en les humiliant en public. C’est hyper drôle non ?
Ça faisait rire les nazis en tout cas.
Explication de blague parce que j’aime bien expliquer les blagues :
En dehors de l’humiliation des hommes juifs qu’on mettait à poil pour vérifier leurs pénis en public pour ensuite les envoyer dans des camps de la mort, il y avait aussi l’idée qu’il leur manquait quelque chose. La virilité !
Être sans prépuce c’était pas très mâle alpha-mascu. Les hommes juifs étaient considérés comme étant un peu efféminés, ce qui à l’époque, était très mal vu, y compris à gauche. Et oui, à l’époque, la gauche n’était pas déconstruite, pas comme aujourd’hui, ou le virilisme à gauche est résiduel, n’est-ce pas ?
N’est-ce pas ?!

Ce terme de « sans prépuce » fait aussi partie du lexique humoristique des antisémites français, on le retrouve dans les écrits de Louis-Ferdinand Céline ou de l’Action Française.
« Il n’a guère le Juif, d’autre talent, mais celui-là, il possède jusqu’à la racine du prépuce. » – Bagatelles pour un massacre
« Lénine, Warburg, Trotzky, Rothschild, ils pensent tout semblable sur tout ça. Pas un prépuce de différence. » – L’École des cadavres
![Texte : […] très clairs : « Révision, le seul journal antijuif » ou « l’antisémitisme est une création juive ». Ces autocollants se caractérisent par un esprit provocateur et cynique à la mode célinienne, comme ce jeu de mot qui faire rire que son auteur : « Holocauste toujours tu m’intéresses. » Les slogans se jouent d’une certaine culture militante d’extrême gauche où l’on reconnaît la touche d’une formation marxiste : « Prolétaires des tous pays, ayiez (sic) un prépuce (79) ! » Passé la surprise de voir s’affiche en toute impunité de telles abjections, la question se pose alors d’en connaître les auteurs » image 79 : Autocollant avec écrit « « Prolétaires des tous pays, ayiez un prépuce » base de page : Page 145 – Les antisémites, le revival? - « Tricolores: Une histoire visuelle de la droite et de l'extrême droite - Zvonimir Novak – L'échappée - https://www.lechappee.org/collections/action-graphique/tricolores](https://raar.info/wp-content/uploads/2025/08/Antisemites_le_revival.png)
C’est très drôle et subversif d’emprunter le lexique des antisémites, d’extrême droite !
Au lycée, certains « camarades » (blancs issue de milieu privilégié) me désignaient avec le terme de « bout coupé », ils se marraient bien, parce que c’était de l’humour, et ils étaient pas méchants, c’était donc pas du tout raciste. Je devais donc rire, sinon ça voulait dire que j’étais pas drôle.
En désignant Netanyahou de « sans prépuce », Meurice remet l’humour célinien au goût du jour, un véritable hipster de l’espièglerie antifasciste pas antisémite parce que de gauche et gentil.
Un exemple
Souvent, pour comprendre l’antisémitisme, il faut des exemples, et franchement, c’est désagréable d’avoir besoin de le faire. Bref, on y va.
Est-ce que vous diriez que Xi Jingping est une sorte de militaire de l’empire britannique durant le Siècle d’humiliation[3], mais aux yeux bridés ?
À moins d’être Aymeric Lompret compatible au sujet de la sinophobie, la réponse devrait être non.
Rinse and repeat
Si la première itération de cette « boutade antifasciste » était juste une maladresse due à une méconnaissance de l’histoire de… l’antifascisme et l’antiracisme, la deuxième était sans le vernis de l’ignorance innocente.
On fait des faux pas, on apprend et on progresse… le progressisme quoi. Sauf que, plutôt que d’écouter la critique, au moins celle venant de la gauche et/ou des concerné·e·s (ou des concerné·e·s de gauche si on pratique l’antiracisme conditionnel), Meurice a décidé d’aller ‘all in’.
Malgré l’avertissement de France Sibyle, présidente de Radio France, Meurice, en bon révolutionnaire Bisounours, a répété sa turlupinade, en ajoutant un appel à faire des T-shirts et des mugs « Nazi sans prépuce », parce que, je cite, « c’est légal ! ». Et si c’est légal, c’est pas raciste. La base !
Pour Meurice cette histoire est « l’aventure d’un clown pris dans une controverse », autrement dit : un homme blanc cis-genre valide et aisé dont la liberté d’expression a été bafouée pendant 2 minutes le temps de faire un livre sur le sujet, de passer dans les médias pour en parler et de se faire tendre un autre micro.
Prépuce partout, antisémitisme nulle part
Depuis cette affaire, l’expression « sans prépuce » est reprise un peu partout. Un chroniqueur qui salue Meurice, « Ça prépuce ! », Izia Higelin accueille Aymeric Lompret sur scène (dans le contexte d’une soirée de soutien au NFP) « Aymeric est-ce que t’as déjà essayé de faire des blagues de prépuce sur une grande radio française ? ». Je vous laisse déduire comment c’est méga courant sur les forums et les médias sociaux. Indice : Le « sans prépuce » ne se limite pas à Netanyahou.
Cette galéjade fait passer un code antisémite issu de l’extrême droite pour une sorte de blague militante antifasciste, mais sans punchline.
Le ressort comique de la répétition du gag est la revendication de l’ignorance à la mode « Nous on sait pas ! » mélenchonien. La glorification de l’ignorance par des gens cultivés, qui aurait pu prédire ?
Yoda et Averroès, qui aujourd’hui ont le même âge (comme par hasard !), ont dit dans une collab dans mon imaginaire :
« L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine mène à la violence. Mille fois. »
Y avait aussi Émile (référence : Cité de la peur).
Si on n’arrive pas à critiquer un fasciste juif sans faire appel à des références antisémites, il est peut-être temps de faire une pause sur les chroniques… Ou alors, de traverser la rue et poursuivre sur l’antenne d’un banquier d’affaire anticapitaliste qui transfère sa régie publicitaire à un groupe sous le contrôle d’un milliardaire d’extrême droite[4].
« Et ça c’est antisémite ?! »
Dans un certain imaginaire qui orbite autour de cette rigolade, il y a la banalisation de ce qu’est l’antisémitisme. Sous prétexte que Netanyahou instrumentalise l’antisémitisme, certains se disent « tiens, il est Juif, il se moque de l’antisémitisme, faisons pareil ! ». Euh, faire comme un facho, c’est pas anti-facho.
On peut le constater facilement sur les médias sociaux. Au moindre critique de Netanyahou ou d’Israël (à juste titre) qui ne vient pas de La Vraie Gauche®, on voit fleurir le même commentaire, « Et ______ est antisémite ! » (ou une variante). Depuis presque 2 ans.
Et je ne vous raconte pas comment le « sarcasme » compte triple si la critique vient d’une personne juive.
Cette banalisation de la moquerie de l’antisémitisme est devenue tellement courante, qu’on peut la voir dans les « storys » Instagram de… Guillaume Meurice !

« Oh ça va, c’est de l’humour, et puis il est de gauche il peut pas être antisémite ». Oui oui, c’est de l’humour, c’est avant-garde. Avant-garde de quoi ?
Finalement, Benjamin Netanyahou et Guillaume Meurice ont au moins un truc en commun, le fait de traiter l’accusation d’antisémitisme comme une blague.
Corrections :
- 1. Plainte : Il n’a pas été relaxé, la plainte a été classée sans suite.
- La direction ne lui aurait pas demandé de ne plus faire cette blague, mais Meurice a reçu un avertissement de la part de la direction de Radio France pour l’avoir faite à l’antenne.
- Les majuscules/minuscules au mot « juif », je fais encore des erreurs, excusez-moi, en vrai, le Français c’est ma 3ᵉ langue.
- Certaines sources disent 8ᵉ siècle, d’autres disent 1272, en moyenne, ça fait mille. ↩︎
- Sionologie ↩︎
- Siècle d’humiliation ↩︎
- https://www.streetpress.com/sujet/1719318394-radio-nova-transfere-regie-publicitaire-bollore-pigasse-lagardere-extreme-droite ↩︎